J’aurais dû séparer mes lectures persos et pros sur deux étagères distinctes

Thaïs Garnier

juin 5, 2026

J’aurais dû séparer mes lectures perso et pro sur ma BILLY d’IKEA, dans mon salon à Saint-Jean-de-la-Ruelle, près d’Orléans : en glissant un livre neuf dans le seul trou que je croyais libre, j’ai retrouvé le même titre derrière une rangée entière, encore propre, encore fermé. Ce soir-là, j’ai compris que mon étagère ne servait plus à lire mais à cacher ce que je possédais. J’ai payé 47 euros deux fois, pour rien, et la honte m’a suivie jusqu’à la cuisine. Mon fils de 5 ans dormait déjà, la lampe du salon faisait briller les dos vernissés, et j’ai senti l’erreur avant même de finir le geste.

Le jour où j’ai vu le doublon en plein rangement

Le soir du rangement, j’avais le livre neuf dans une main et l’espace que je pensais libre dans l’autre. J’ai poussé un essai, déplacé deux romans de détente, puis soulevé une pile horizontale qui me gênait depuis des semaines. Là, le dos du même ouvrage est réapparu, nickel, coincé derrière trois livres de travail et un guide acheté quinze jours plus tôt. Le titre était le même, la couverture aussi, et je suis restée plantée comme une idiote. J’ai même relu le rabat, au cas où mes yeux me joueraient un tour. Non, c’était bien le doublon.

Je rangeais au premier trou libre parce que mes journées finissaient tard. Entre mes articles, les trajets, le dîner et la routine du soir avec mon enfant de 5 ans, je posais les livres où ma main tombait. Les lectures pro finissaient repoussées derrière les romans, et les essais du soir revenaient devant, comme si tout avait la même valeur de place. J’avais même pris l’habitude de classer par couleur, puis par taille, comme si l’œil suffisait à retrouver un titre. En vrai, ça ne servait à rien, et je le voyais chaque fois que je cherchais un ouvrage précis avant de sortir.

Le détail qui m’a vexée, c’est le marque-page jaune qui dépassait d’un livre de travail resté à moitié ouvert depuis des semaines. Devant les rayonnages, j’avais laissé deux petites piles temporaires, et derrière elles les dos des livres disparaissaient presque complètement. Le haut de l’étagère prenait la poussière, la vraie, celle qu’on voit d’un coup quand on passe le doigt dessus. À ce moment-là, je ne repérais plus un titre, je repérais une masse. Je me suis surprise à souffler, un peu agacée : « mais qu’est-ce que j’ai encore fait de ce bouquin ? »

Ce mélange m’a coûté plus cher que je ne l’admets

Le premier prix que j’ai payé, c’est l’achat en double. J’ai repris un guide à 18 euros, puis un autre à 14 euros, puis un troisième à 15 euros, parce que je ne voyais plus ce que j’avais déjà. Le total est monté à 47 euros avant que je comprenne que je payais deux fois la même idée, par moments le même titre, par moments le même sujet sous une autre couverture. Le plus bête, c’est que je croyais faire une bonne affaire en remplissant les trous. J’ai surtout rempli mon étagère de doublons.

La perte de temps m’a tapé dessus un jeudi matin, juste avant une réunion de préparation. J’ai fouillé derrière trois romans, déplacé une pile posée en travers, puis tiré un livre pro coincé tout en haut, à gauche, derrière deux essais de détente. J’ai mis 12 minutes à le retrouver, puis 6 minutes à remettre les autres en place, avec ce petit agacement sec qui monte dans la nuque. J’avais besoin de ces pages pour préparer une synthèse, et je me suis retrouvée à choisir un autre ouvrage, moins utile mais plus visible. Le rendez-vous m’a laissée cette sensation de demi-travail.

Le pire n’était même pas la chasse au livre. C’était l’effet de fond, plus sournois, celui qui a transformé ma bibliothèque en inventaire invisible. Mes livres de travail passaient au fond, mes lectures de détente me sautaient au visage dès que j’entrais dans la pièce, et le meuble finissait par raconter autre chose que mon usage réel. J’avais des ouvrages ouverts, des annotations, des post-it, et rien ne ressortait quand j’en avais besoin. Tout paraissait rangé, mais rien n’était lisible.

Un soir, j’ai posé la main sur la rangée du haut et j’ai pris la poussière en plein doigt. J’ai vu trois livres jamais rouverts depuis leur achat, coincés derrière une petite pile qui n’avait rien de provisoire. J’ai remis encore un volume en travers, juste pour me dire que je le traiterais plus tard, et j’ai senti que je mentais à mon propre salon. Ce réflexe m’a saoulée. À force de remettre, j’avais fait de l’étagère un parking.

Le déclic n’a pas été esthétique, il a été professionnel

Le vrai déclic est arrivé avant une réunion éditoriale, quand j’ai cherché un ouvrage précis pour verrouiller une préparation. Après 15 ans de métier, je sais reconnaître le moment où une mauvaise organisation me vole plus que de la place, et ce jour-là j’ai perdu 8 minutes à tirer des livres inutiles avant d’admettre que je ne savais plus où j’avais rangé le bon. Ma licence en sciences économiques à l’Université d’Orléans, obtenue en 2010, m’a appris à couper le décor du nécessaire, et mon étagère faisait l’inverse. J’avais sous la main le mauvais livre, au mauvais endroit, pour le mauvais usage.

C’est là que j’ai regardé mes habitudes de lecture pour ce qu’elles étaient. Les livres de travail portaient mes annotations au crayon, des post-it jaunes, des pages cornées, par moments une phrase soulignée deux fois parce qu’elle servait à un article ou à une synthèse. Les livres du soir, eux, restaient propres, avec juste un coin de page plié. Quand j’ai mélangé les deux, j’ai cassé mon propre repère visuel. Le livre pro restait à moitié ouvert avec le marque-page qui dépasse, mais il se noyait quand même au milieu des autres.

J’ai aussi compris que je classais par taille, par moments par couleur, au lieu de classer par usage. C’était joli cinq minutes, puis pénible à chaque recherche. Le livre utile restait coincé derrière un autre juste parce que la tranche faisait plus propre ensemble, et je le reposais presque aussitôt, faute de patience. Je me suis rendu compte que je remettais toujours le mauvais titre au mauvais endroit par réflexe, pas par logique. Le meuble gagnait en allure, moi je perdais en clarté.

J’ai aussi relu une note de l’INSEE sur le temps déjà mangé par les tâches du quotidien, et ça m’a parlé tout de suite. Mon meuble ajoutait simplement un étage de confusion à une journée déjà dense. À ce stade, je n’ai plus traité ça comme un petit caprice de rangement.

Ce que j’ai changé après avoir vidé une étagère entière

J’ai vidé une étagère entière un samedi soir, avec la radio basse et trois sacs ouverts au pied du meuble. Le tri a pris une soirée, pas plus, mais j’ai sorti chaque livre pour le regarder avant de décider où il allait. J’ai séparé les lectures pro et perso, puis j’ai laissé de l’espace vide au milieu, volontairement, pour éviter que la prochaine pile horizontale recommence. Voir le bois nu m’a fait bizarre, presque trop vide, puis presque respirable. J’ai gardé une zone à lire à part, au lieu de la confier à la chaise du salon.

J’ai fixé une règle simple : 8 ouvrages maximum par niveau, et un seul espace de débordement de 5 livres sur la table basse. Au bout de quelques semaines, le résultat a été visible sans que j’aie besoin de me raconter une histoire. Les livres de travail sont remontés à hauteur des yeux, là où ma main les attrape entre deux créneaux, et les lectures perso ont perdu cet effet de bloc compact qui saturait tout. Je repérais mes ouvrages utiles d’un coup, sans fouiller derrière les romans du soir. J’ai aussi arrêté de poser un titre « juste pour plus tard » devant les autres, parce que ce petit geste m’amenait toujours au même chaos.

Avec mon enfant de 5 ans, la frontière est redevenue nette aussi. Le soir, il me voyait reprendre un roman sans devoir déplacer trois livres pro au préalable, et j’arrêtais de donner l’impression d’être en mode travail jusque dans le salon. Le coin lecture a retrouvé deux usages distincts, au lieu d’un même meuble qui mélangeait tout. Pour moi, ça a changé le ton de la pièce entière. Le foyer avait moins l’air d’un bureau en surchauffe.

Ce que je ne referai plus jamais

Je ne rangerai plus « en attendant ». Je ne mettrai plus mes lectures perso et pro sur la même étagère comme si le mélange allait se résoudre tout seul, et je ne remplirai plus chaque vide dès qu’il apparaît. Ce que j’ai compris, c’est que l’espace vide m’aide à voir ce que je possède, alors que le meuble plein me mentait avec une impression d’ordre. J’ai trop payé pour ce faux confort. La BILLY d’IKEA, chez moi, a fini par me rappeler un stock plus qu’une bibliothèque.

Je regrette encore d’avoir laissé mes lectures pro se faire enterrer par habitude. Un meuble séparé m’aurait évité des doublons, des recherches inutiles et cette sensation de stock mort qui m’a suivie pendant des mois. Ces 47 euros, je les ai sortis pour des livres que j’avais déjà ou que je ne retrouvais plus, et ça m’est resté en travers. J’aurais dû voir plus tôt que le problème n’était pas le nombre d’ouvrages, mais leur mélange.

Aujourd’hui, je sais que si je ne vois plus le dos d’un livre, je ne le lis déjà plus. Si je confonds stockage et bibliothèque, je finis par racheter, oublier ou laisser tomber, et ça ne m’a rien apporté d’autre qu’un meuble fatigué. Pour quelqu’un qui accepte de sacrifier un peu de place pour gagner en lisibilité, cette séparation a du sens. Pour quelqu’un qui a moins de 20 ouvrages, en revanche, ce tri n’est pas indispensable. Pour moi, il m’aurait évité une bonne dose d’énervement.

Et si ce désordre avait caché autre chose qu’une mauvaise habitude de rangement, je ne me serais pas racontée d’histoires toute seule. J’aurais laissé un professionnel prendre le relais, parce que je ne confonds pas un meuble saturé avec une vraie difficulté qui dépasse mon terrain. Si j’avais su plus tôt ce que la surcharge me faisait perdre, je n’aurais pas laissé la BILLY d’IKEA avaler mes lectures et mon temps comme ça, ici à Saint-Jean-de-la-Ruelle, près d’Orléans.

Thaïs Garnier

Thaïs Garnier publie sur le magazine UNCBPT des contenus consacrés aux livres, aux formations et aux ressources utiles pour mieux comprendre le business, la finance et les méthodes de progression. Son approche repose sur la sélection de repères pertinents, la synthèse d’idées fortes et la mise en clarté de contenus pensés pour aider le lecteur à apprendre et à avancer.

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